In Pursuit of the Past PRATAPADITYA PAL

In Pursuit of the Past. Collecting Old Art in Modern India, circa 1875-1950.
Compte-rendu par Anne Vergati – Directeur de recherche honoraire du CNRS

English text on : here

Le dernier ouvrage de Pratapaditya Pal, grand spécialiste d’art indien et himalayen, est une contribution importante à la connaissance de l’art indien. Les grands musées indiens sont assez bien connus par les spécialistes mais les collections privées indiennes et les collectionneurs restent relativement ignorés par les spécialistes et le grand public.

Le livre est divisé en deux parties : je cite les titres donnés par l’auteur, le cercle de l’Est et le cercle de l’Ouest. La première partie, décrit les grands collectionneurs de Calcutta (maintenant Kolkata), un grand centre culturel et politique où se sont développées les aspirations nationalistes au début du vingtième siècle. Le premier chapitre décrit les collections des frères Tagore, deux grandes personnalités de Calcutta à la fin du XIXe siècle.

Le chapitre suivant est consacré aux savants collectionneurs John Woodroffe, Ananda Coomaraswamy et Stella Kramrisch. La présentation des savants collectionneurs est replacée dans le contexte historique du début du XXe siècle Sir J.Woodroffe (1865-1936) juriste de formation, est arrivé à Calcutta en 1890 et a enseigné à l’Université de Calcutta pendant plusieurs années. Parmi ses amis indiens les frères Tagore ont joué un rôle considérable dans la formation et l’apprentissage de la culture indienne. Il a étudié les textes tantriques en sanscrit mais il connaissait aussi les pratiques rituelles. Son ouvrage Principles of Tantra, publié en 1914, a marqué les études indiennes.

Lire la suite

Le grand historien d’art A.Coomaraswamy d’origine tamoul par son père, né à Sri Lanka en 1877 est arrivé à Calcutta en 1901; peu de temps après son arrivé il a commencé à enseigner à l’Université de Calcutta. Les contacts avec les frères Tagore ont contribué à comprendre et à apprécier l’art indien. Son élégance, sa connaissance des langues indiennes, son érudition lui ont donné la possibilité d’être assimilé dans la société bengalie de Calcutta. Ananda Coomaraswamy était aussi un grand collectionneur de miniatures indiennes. Pendant son séjour à Jaipur, il avait acquis un grand nombre de miniatures rajputs; en 1916 il publia le livre Rajput Painting. Sa collection de peintures a été acquise par le Museum of Fine Arts de Boston où il a fini sa carrière comme conservateur.

Figu02Figu03Figu04figu05

Stella Kramrisch est arrivée de Vienne à Shantineketan en 1922 pour poursuivre ses études. Après quelques années elle obtient un poste à l’Université de Calcutta où elle passera trente ans. L’auteur donne une description détaillée de la vie personnelle et met en évidence sa passion pour les monuments indiens qui a abouti à la publication de l’ouvrage Hindu Temple, 1946, University of Calcutta  et aussi le caractère novateur de ses publications sur l’art du Népal. Elle finira sa carrière au Musée de Philadelphia ; où se trouve une partie de sa collection peintures tibétaines, népalaises et indiennes. Les pages consacrées à la comparaison des deux grands savants A Coomaraswamy et S. Kramrisch sont d’un grand intérêt car les deux historiens d’art en dehors de leur passion pour l’art indien classique ont eu beaucoup d’intérêts pour l’artisanat, S. Kramrisch surtout pour les textiles. A Coomaraswamy a consacré plus de temps à la recherche, à la théorie de l’art tandis que S. Kramrisch a organisé un grand nombre d’expositions aux Etats Unis.

L’auteur souligne les grandes qualités des collectionneurs de la communauté Marwari (les hommes d’affaires et les marchands) comme les Birla qui ont fondé Birla Academy of Arts. L’intérêt de la communauté Marwari pour les antiquités commence au XVIIIe siècle. Il compare les grands collectionneurs Marwari de Calcutta avec ceux de la communauté Parsi de Bombay. Un autre grand collectionneur Marwari est Hanuman Prasad Poddar (1892-1971) avec une collection remarquable des sculptures du Bengal et du Bihar de la période Pala et Sena.

Patna, la capitale du Bihar, à la fin du XIXe était un entrepôt sur le Gange et avait des relations économiques et culturelles étroites avec Calcutta. Jusqu’en 1917, l’année de la création de l’Université à Patna, les jeunes de Patna faisaient leurs études à Calcutta. Le premier grand collectionneur Khuda Bakkhsh, juriste et magistrat à Hydeberabad, était connu pour sa collection des manuscrits persans et turques. Il a fondé Khudda Bakksha Library pour l’art islamique ou se trouvent des manuscrits rares de l’époque Moghole, des manuscrits persans et d’Asie Centrale.

Les autres collectionneurs mentionnés sont Percy C.Manuk, bien connu pour sa collection des miniatures mogholes et Rajputes, R.K.Jalan pour sa collection des peintures tibétaines (thangka) et des objets népalais, et enfin G.P.Kanoria, un grand érudit, avec une importante collection de miniatures Rajput ainsi que des sculptures Jain, des sculptures en ivoire bouddhistes du Cachemire. Le dernier historien d’art et collectionneur mentionné est William G. Archer. Son ouvrage publié en 1973, Indian Paintings from the Punjab Hills est devenu un livre de référence pour l’étude des miniatures indiennes. Il a fini sa carrière comme conservateur au Victoria and Albert Museum à Londres qui a acquis une partie de sa collection.

Enfin la dernière ville de l’Est, Benares, la cité sacrée des Hindous, est dominée par Alice Boner, (1889-1981) « la fille du Gange ». Elle était d’origine suisse, sculpteur et peintre, ainsi que poète et portait un grand intérêt pour l’art et la culture indienne. Toute sa vie elle a eu une vraie passion pour la ville de Bénares. Dès son arrivée en Inde en 1934 elle commence à collectionner des objets, portant un  intérêt particulier pour la sculpture indienne et aux peintures portatives. Ses recherches ont abouti à la publication de l’ouvrage Principles of Composition in Hindu Sculpture, E.J.Brill, 1962.

La seconde partie traite de collectionneurs l’Est de l’lnde; elle commence avec la description de la ville de Lahore, ville culturelle où le Musée a joué un rôle important pour les collectionneurs et les savants anglais du début du XXe siècle comme Percy Brown (1872-1955) et l’éminent archéologue J.P. Vogel (1871-1958). Les publications de P. Brown ont contribué à élargir les connaissances sur la peinture indienne et  à faire connaître l’art du Népal, en particulier grâce à son ouvrage  Picturesque Nepal, publié en1912. Parmi les collectionneurs indiens qui sont cités dans ce chapitre Alma Latifi (1879-1959) est bien connu pour sa collection des objets préhistoriques de la civilisation de l’Indus et une magnifique collection de peintures des écoles Moghole et Rajasthani. Mais le collectionneur qui a contribué à enrichir les collections du Musée de Lahore est Samarendranath Gupta, un artiste bengali, un grand connaisseur des miniatures pahari, il a été conservateur au Musée de Lahore pendant plusieurs années. Il est également  important de citer la famille Roerich, originaire de Russie, qui a vécu des longues années dans le Nord de l’Inde, au Himachal Pradesh; le fils Svetoslav (1904-1993) était un grand collectionneur d’art indien surtout des sculptures et miniatures. Le père Nicolas, peintre lui-même, a eu un grand intérêt pour l’art tibétain. La collection de la famille Roerich a été dispersée : une grande partie a été vendue à Londres en 1982. Enfin, le dernier grand collectionneur du Penjab mentionné est M.S.Randhawa (1909-88) grand connaisseur des miniatures Pahari et Kangra et conservateur au Musée de Chandigarh.

figu06La ville de Bombay est dominée par la famille Tata, industriels parsi. Le fondateur de la dynastie des industriels Tata est Jamsetji, grand collectionneur des objets chinois et japonais, des textiles du Cachemire et des livres rares, de l’art tibétain et népalais. Ses fils, Dorab et Ratan ont continuer à collectionner de l’art ancien mais ils ont eu un intérêt pour les œuvres des peintres modernes comme Ravi Varma (1848-1906) et d’autres artistes peintres contemporains M. V Dhurandhar, M. F. Pithwala et P. Bomanji , un portraitiste de talent. Les objets de la collection Tata d’art himalayen sont peu connus.

Parmi les autres grands collectionneurs de Bombay l’auteur mentionne Karl Kandalawala, un avocat et un grand savant avec un intérêt particulier pour les miniatures Pahari et Moti Chandra, un pandit de Benares, ancien directeur du Prince of Wales Museum à Bombay.

Les trois autres villes où ont vécu des grands collectionneurs sont Pune (Poona), Hyderabad et enfin Ahmedabad avec l’exceptionnelle collection de textiles de la famille Sarabhai. Hyderabad, situé à l’Est de Bombay a eu un grand collectionneur Salar Jung III (1889-1949), le premier ministre de l’ancien royaume de Hyderabad, détenteur d’une collection importante de manuscrits, de livres, des objets de l’époque Moghol, d’armes, des textiles. A la fin de sa vie, en 1949, son palais a été transformé dans un musée.

Figu07L’épilogue du livre est une conclusion où l’auteur apporte des précisions importantes concernant les collectionneurs. Dans la période précoloniale seuls les rois, les aristocrates et les moines bouddhistes et jain avaient le privilège et la possibilité de collectionner. Avec l’arrivée des Anglais et des Européens collectionner l’art ancien indien est devenu un passe-temps pour différents bureaucrates, militaires et hommes d’affaire. La communauté Parsi à Bombay, surtout la famille des industriels Tata et les membres de la communauté Marwari à Calcutta ont joué un rôle considérable dans le monde des collectionneurs indiens. Le livre est remarquable pour la précision des données ; l’histoire, la vie personnelle des collectionneurs est particulièrement détaillée, peut-être, parfois au détriment de la description des collections. Mais, dans cet ouvrage l’auteur nous fait partager ses souvenirs dans la mesure où il a connu nombre de ces collectionneurs et a été amené à collaborer avec eux. Un grand nombre d’illustrations présentant des objets de différentes collections accompagne le texte.

Anne Vergati, Directeur de Recherche Honoraire, CNRS